Avaler sa douleur

Le vent a fini par percer sa veste et Chris est gelé jusqu'aux os. Il sent les larmes poindre au coin de ses yeux mais cela fait bien longtemps qu'elles ne coulent plus. Par contre, cette boule dans le fond de sa gorge, qui lui laisse parfois un peu de répit, est tellement gonflée qu'il peine à avaler sa salive et sa douleur. Comme les morceaux d'un rêve brisé. Un rêve pourtant si simple... c'est injuste, tout le monde en convient autour de Luna et lui. Luna! Il n'aurait pas dû la laisser seule aussi longtemps: cela fait plus d'un quart d'heure.

Il se lève et étire ses membres raidis en contemplant les lueurs roses et mauves que provoque le soleil qui se couche doucement sur l'Hufkins, la rivière qui traverse Lewtopan d'Ouest en Est. Il n'est même plus capable d'apprécier ces petits moments qu'il chérissait tant. Il est pourtant rare de pouvoir se retrouver seul et se ressourcer au bord de l'eau, dans un espace vert où chaque mètre carré est envahi dès que le soleil darde ses rayons. Il fait trop froid et tout le monde rentre chez soi, est en train de commander à manger ou de se distraire.

Il est tellement dans ses pensées qu'il n'a pas eu conscience d'avoir déjà fait le chemin jusqu'à la résidence. Il inspire puis expire profondément, enterre ses idées noires bien au fond de lui et place son index sur le digit-code. La porte coulisse silencieusement et il entre sans bruit, dans cet appartement dont l'atmosphère feutrée l'oppresse déjà. Il enlève sa veste et ses chaussures qu'il laisse dans le placard de l'entrée et laisse ses pas le guider sur la moquette du couloir, parmi les dessins de Luna. Ils expriment tellement de joie de vivre, d'espoir... un tel contraste avec ce qu'il ressent.

Il jette un coup d’œil discret dans la chambre pour s'assurer que tout va bien. Il n'a pas envie de lui parler, il a encore besoin de quelques instants. Qu'est-ce qui lui arrive? Il a toujours été brave face à ce destin cruel. Peut-être que, justement, quand on se retrouve seul, quand on est plus obligé de sourire et de faire semblant, tout remonte à la surface. Inexorablement, comme des bouts de bois qu'on essaierait de faire couler: on peut les pousser vers le fond mais ils remontent toujours.

Il se tient debout, entre la cuisine et le salon, complètement désœuvré et désemparé. Il n'a pas envie de se distraire, il n'a pas envie de manger et même pas envie de préparer le repas. D'habitude, cuisiner l'aide à se vider la tête mais il a la nette impression de tourner en rond. D'attendre quelque chose, mais quoi?