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Bonsoir, Lily

Lily sort de la douche, le soleil est déjà couché. Elle se cache dans sa serviette: elle n'aime pas trop dévoiler son corps à ces femmes presqu'inconnues. Mais ce qu'elle déteste encore plus, c'est transpirer en étant assise sur le siège de sa voiture: ça laisse des traces de sel qui sont difficiles à effacer et elle tient à ce qu'elle reste comme neuve. Elle rallume son téléphone qu'elle avait coupé comme pour s'en détacher: rien. Elle est allée à la salle de sport pour se vider la tête, ne penser à rien, être dans sa bulle et elle en avait bien besoin aujourd'hui. Elle en a marre d'attendre des choses qui n'arrivent jamais. Elle se sent seule mais elle ne va pas se rendre malheureuse, encore moins pour un connard mythomane!

Elle entend la pluie battre dehors et ne prend donc pas la peine de se sécher les cheveux. Elle plisse les yeux car la lumière criarde se reflète sur les carreaux de faïence et enfile ses vêtements, pratiquement à l'aveuglette. Un coup d’œil discret dans le miroir, comme pour y voir le fruit de ses efforts du jour: elle ne voit pas la différence mais elle n'a pas à rougir de son corps. Elle fourre ses affaires dans son sac et met ses lunettes en sortant du vestiaire avant de courir jusqu'à sa voiture. Elle roule machinalement et ses pensées retournent encore et toujours vers ce sale type. On est le 15 février, il est soi-disant amoureux et aucune nouvelle depuis près d'une semaine! Super, la Saint-Valentin. Ça suffit! Elle monte la volume de la radio et se force à chantonner, elle essaie de se convaincre qu'elle est aussi heureuse sans lui. Mais on ne peut se tromper soi-même...

Ce trou du cul lui avait promis de quitter sa femme, qu'il prétendait ne pas aimer. Ou en tout cas, ne plus aimer. Mais avec qui avait-il passé la soirée de la veille, alors? Ses collègues, peut-être? Foutaises! "...ou alors dans un club de strip-tease", sourit-elle amèrement. La colère se mêle à la tristesse quand elle se remémore ces instants magiques, dans ses bras, contre sa peau. Elle s'en veut de l'aimer encore, malgré tout.

Elle se gare dans l'allée de gravier, coupe le contact et pleure doucement. Elle essuie ses lunettes, emplies de buée. Elle soupire, prend son courage à deux mains et c'est parti: elle saisit ses clefs, sort de la voiture, attrape son sac dans le coffre et se dépêche d'aller se réfugier sous le petit porche qui surplombe sa porte d'entrée en évitant les gouttes. Tandis qu'elle secoue ses cheveux, elle remarque qu'une enveloppe est posée à ses pieds. Ça vient de lui, aucun doute. De fausses excuses? Probablement. Elle refusait de croire que c'étaient enfin les mots qu'elle attendait. L'espérer serait encore pire, même si elle avait du mal à s'en empêcher. Elle avait été déçue trop souvent par lui, elle avait déjà trop souffert. Du bout de l'index, elle introduit le code et presse son pouce sur le boîtier afin qu'il prenne son empreinte. Son premier réflexe est d'allumer le chauffage et l'écran qui font l'effet d'un feu ouvert. Elle pose l'enveloppe sur la table et monte à l'étage pour trier le contenu de son sac. La serviette se retrouve sur le séchoir, le reste file directement dans la machine à laver.

Lily Anden, RecyClon, Bonjour !

"Lily Anden, RecyClon, Bonjour! Que puis-je faire pour vous?"

Après avoir mis en pause cet appel visio, ce qui a pour effet de mettre l'appelant sur un écran de publicité pour la société de recyclage emblématique de Lewtopan, Lily contacte Marcy au service communication. Elle lui transmet les informations: il s'agit d'un journaliste-bloggeur indépendant très influent qui a entendu parler de la nouvelle ligne "carbone". Il aimerait en savoir plus sur le nombre d'emplois créés et la génération de biomasse qui sera nécessaire pour la déployer. La glorieuse époque des conférences de presse suivies d'un repas est bien révolue: désormais, on laisse filtrer quelques rumeurs dans le personnel et on laisse les journalistes en quête de "scoop" venir le chercher.

Marcy est prête, elle a l'argumentaire sous les yeux. Lily reprend le journaliste en appel visio et le transfère vers sa collègue en lui souhaitant une bonne journée et en s'efforçant de sourire de la manière la plus crédible possible. Il n'y a plus personne dans la file d'attente et plus de mails à trier sur l'adresse de contact générale de la société: l'heure de la première pause.

Elle se lève et se met à rire quand elle se rend compte qu'elle porte toujours le bas de son pyjama. Elle s'est levée un peu tard ce matin et n'a pris que la peine de se maquiller, se coiffer et enfiler un tailleur et une veste, avant de prendre son poste devant le fond bleu (qui permet d'incruster une enseigne RecyClon en arrière-plan), face à son écran. Elle quitte son salon et se dirige vers la cuisine pour se faire un café. Pendant qu'il coule, elle regarde l'enveloppe qu'elle n'a pas encore ouverte posée sur la table. Elle était arrivée à s'en empêcher, comme dans un acte de résistance vis-à-vis de ses sentiments. Pour l'instant, son contenu est un peu comme le chat de Schroedinger: ni bon, ni mauvais. Mais il fallait bien qu'elle la lise, à un moment ou à un autre. Que pouvait-elle lui annoncer? S'il avait voulu la voir, il lui aurait envoyé un message. S'il avait quitté sa femme, il aurait voulu la voir... Elle se persuade alors que c'est forcément une mauvaise nouvelle et qu'elle préfère avoir mal une bonne fois que de vivre dans le doute avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Au pire, ça l'aiderait à faire le deuil de cette relation destructrice, une bonne fois pour toutes. Elle la saisit du bout des doigts, la tourne et la retourne entre ses mains en hésitant puis la déchire subitement. Elle déplie le papier fébrilement en gardant, contre sa volonté, l'espoir de se tromper.

Ma Lily-Rose (elle détestait de plus en plus ce surnom: tout d'abord, elle n'est pas - ou plus - à lui et ensuite elle trouve ça faussement mielleux), je suis désolé de t'avoir laissé languir tout ce temps. J'avais besoin d'un peu de recul, de peser le pour et le contre, de me retrouver. J'ai l'impression d'être l'homme le plus cruel de la Terre et je ne veux pas te faire souffrir. Mais je ne peux pas te laisser dans l'expectative comme je le fais... je crois que je ne suis pas celui que tu recherches, dont tu as besoin. Je ne pourrai pas t'apporter ce que tu désires. Je ne suis qu'un lâche...

Elle en a assez lu et chiffonne sa lettre avec rage. Elle sent les larmes monter mais les ravale aussitôt: elle avait bien assez pleuré pour cet enfoiré. Cette fois, elle ne reviendra plus en arrière, elle ne l'attendra plus, elle ne lui pardonnera plus... Elle est encore en train de s'auto-convaincre quand elle se rend compte qu'il y a un appel en attente. Lily court vers son salon en oubliant son café et jette la boule de papier vers le feu ouvert virtuel tout en s'asseyant. Elle rebondit contre l'écran et roule encore quand elle décroche, s'efforçant de sourire de plus belle.

"Lily-Rose, Recy...", elle éclate d'un rire nerveux en se rendant compte de son lapsus. "Excusez-moi! Lily Anden, RecyClon, Bonjour! Que puis-je faire pour vous?". Après tout, elle n'en a rien à foutre. L'indifférence finira par prendre la place de la colère.