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D'humeur champêtre

George est de bonne humeur, ce matin. Il n’a fait que parler pendant tout le trajet avec Harry, son chauffeur. Il sourit à tous les employés et les salue en passant, en commençant par les trois secrétaires de l’accueil, même s’il ne parvient jamais à retenir leurs prénoms. Il prend son temps même s’il n’a qu’une envie : son premier café. Il sait que s’il arrive trop tôt, il ne sera pas prêt. S’il arrive trop tard, il ne sera plus assez chaud. Il entre dans le bureau après avoir pris des nouvelles du nouveau-né de Peter, l’un des deux gardes présents en permanence devant sa porte. Parfait : le café fume encore. Son ordinateur, dont l’écran est encastré dans la tablette de son bureau, est déjà allumé. Il n’a plus qu’à parcourir les mails importants, le reste est déjà trié : dans la corbeille, transféré à la personne compétente ou provisoirement encodé dans l’agenda. Il prend quelques secondes pour savourer la première gorgée, sentir la chaleur descendre dans sa poitrine. Il regarde autour de lui en s’enfonçant dans le moelleux de son siège qui ne grince pas. Les murs sont parfaitement blancs et lisses, immaculés. Le parquet en chêne massif ne souffre d’aucune rayure et son bureau en métal brossé brille comme s’il était neuf. Il jette un premier coup d’œil sur ses messages qui lui semblent des broutilles. Un rapide aperçu de son agenda… la journée va être longue mais elle ne commencera que dans une heure avec cette réunion en noyau ministériel restreint. Le gros morceau du jour sera sans surprise, probablement : la surpopulation. Cela fait plus de quarante ans qu’on a laissé dormir le problème, il faut désormais y faire face. C’est la plus grande urgence mais on n’a aucune solution crédible. Les gens du peuple ne veulent plus qu’on urbanise ce qui reste de nature et, de toutes manières, cela nous tuerait tous, malgré les usines à oxygène disséminées à travers le pays. L’opposition a bien proposé qu’on stérilise une partie de la population mais qui ? Sur base de quels critères ? Ceux qui ont déjà un enfant, peut-être… ou deux ?

Sa motivation baisse d’un coup mais il ne se laisse pas faire : il se lève et va se poster devant la fenêtre. Il regarde les palmiers, balayés par le vent le long de la digue. Il pourrait rester planté devant ce paysage pendant des heures. Il passe l’index de la main gauche sur l’extérieur de la fenêtre jusqu’à ce petit bouton et… Hop ! C’est désormais un champ de blé qui apparaît sur ce qui n’est en fait qu’un écran. Les autres « fenêtres » de la pièce sont synchronisées et on pourrait vraiment croire que le bureau est en pleine campagne, il ne manque que les meuglements des vaches. Mais George leur préfère les nocturnes de Chopin, de très loin. Il attend Ornella qui ne devrait plus tarder. Il a un rictus : il vient de réaliser qu’en fait, on dirait que c’est elle qui lui donne des ordres. Mais elle sait ce qu’elle fait, en toutes circonstances. Elle ne perd jamais le contrôle. Quand il n’a pas envie d’improviser, il lui suffit de suivre les impératifs de son agenda après avoir répondu aux messages personnels, envoyé les mails qui ont été préparés après les avoir corrigés, appelé ceux qui voulaient absolument l’entendre au téléphone – si toutefois ils étaient dignes qu’il en prenne la peine. Mais il vient se rappeler que Matt devait passer ce matin, entre le passage d’Ornella et le début de cette longue journée. Cela ne donnerait peut-être pas grand’ chose mais il aurait au moins le mérite d’essayer… Et puis, c’est si distrayant, rafraîchissant de voir ce gamin dépenser son énergie de cette manière. Il a retrouvé sa bonne humeur.

C’est le moment que choisit Ornella pour faire son entrée, comme si elle l’avait attendu : « Bonjour George ! On se sent d’humeur champêtre, aujourd’hui ? », sourit-elle faussement.

Face à face

Matt est face au Président qui est assis à son bureau. Ornella finit de prendre ses instructions pour la journée, ce qui lui laisse le temps de se remémorer quelques bribes de cet étrange dossier : des documents scientifiques difficilement compréhensibles, des photos, … même un poème ! Cela n’a pas de sens, ou en tout cas il ne le voit pas. Pas de quoi stresser après tout : il improvisera. Ornella le salue d’un clin d’œil en sortant de la pièce.

- Matt ! Bien dormi ?
- Bien, merci… et vous ?
- Comme un loir ! Tu as jeté un coup d’œil au dossier ?

Il se lève pour se servir un deuxième café. Matt ne répond pas tout de suite, le Président se retourne vers lui en buvant une gorgée. Il fait la grimace.

- Brûlant ! Mais c’est comme ça que je l’aime. Alors ?
- Oui, je l’ai parcouru.
- Tu as tout compris ? ironise-t-il.
- Euh…
- Je te fais marcher !
- J’ai compris qu’il s’agissait d’un projet à propos d’une autre planète. Karhta ?
- C’est ça ! Un projet de colonisation.
- Et pourquoi a-t-il été mis au placard ?
- Il n’a pas été mis au placard !

Cette fois, Matt est vraiment perdu. Pas facile d’improviser : le Président a toujours une longueur d’avance sur lui. Il remet ses idées en place.

- Comment ça ? On a colonisé une planète ?
- Peut-être… en fait, on ne sait pas !

Matt est fatigué de ce petit jeu. Il décide de ne plus répondre, d'attendre et se contente de se racler la gorge.

- Tu n’es pas curieux ?
- Si… c’est vraiment nécessaire de jouer aux devinettes ?
- Tu as raison ! En fait, ce projet a vu le jour il y a plus de 40 ans.
- Quarante ans ? Mais… on n’en était pas encore à la propulsion par laser ? Et la technologie de télécommunication UV ?
- Si ! Justement… La navette est partie, on a pu la suivre tout au long de son trajet de près de 20 ans, elle a bien atterri…
- Mais ? Il y a bien un « mais », hein ?
- …mais on a perdu la communication au bout de trois jours. On ne sait pas ce qu’ils sont devenus !

Matt commence à comprendre. Si le projet devait paraître utopique à cette époque, il est certainement moins irréaliste, désormais. Que sont devenus ces gens ? Ils sont probablement morts, depuis le temps… Ça pourrait être une bonne solution au problème de surpopulation ? Peut-être… Mais comment va réagir l’opposition ? Les ONG ? La population ? La proposition a le mérite d’être originale, le projet promet d’être passionnant… mais fatigant. Il pourrait être mieux accueilli que l’idée de stérilisation d’une partie de la population mais rien n’est moins sûr. De toutes manières, quoiqu’on fasse, on est toujours critiqué. Cette vérité prend tout son sens quand on est Président… ou quand on travaille pour lui.

- Matt ?
- Oui, oui. Je réfléchissais…
- Qu’est-ce que tu en penses ?
- L’idée est sympa. Mais ça va être compliqué…
- Tu te sens de taille ?

Nooon. Pas possible. Ce serait « ça », son premier vrai dossier ? Comment il va pouvoir gérer ça ? Il va devoir faire ça tout seul ou il aura une équipe ? Ça représente quoi, comme boulot ? Plus que ce qu’il faisait jusqu’à présent, en tout cas… Il n’était pas si mal, jusque-là. Presque peinard. Les questions se bousculent dans sa tête. Putain. Putain. Putain. Il est au summum de l’excitation et de la trouille en même temps.

- Pu… naise ! Je n’en sais rien. Mais j’imagine qu’il n’y a qu’une manière de le savoir ? Le Président sourit et Matt se dit qu’il doit aimer son naturel, son enthousiasme, son innocence, sa motivation.