Lily Anden, RecyClon, Bonjour !

"Lily Anden, RecyClon, Bonjour! Que puis-je faire pour vous?"

Après avoir mis en pause cet appel visio, ce qui a pour effet de mettre l'appelant sur un écran de publicité pour la société de recyclage emblématique de Lewtopan, Lily contacte Marcy au service communication. Elle lui transmet les informations: il s'agit d'un journaliste-bloggeur indépendant très influent qui a entendu parler de la nouvelle ligne "carbone". Il aimerait en savoir plus sur le nombre d'emplois créés et la génération de biomasse qui sera nécessaire pour la déployer. La glorieuse époque des conférences de presse suivies d'un repas est bien révolue: désormais, on laisse filtrer quelques rumeurs dans le personnel et on laisse les journalistes en quête de "scoop" venir le chercher.

Marcy est prête, elle a l'argumentaire sous les yeux. Lily reprend le journaliste en appel visio et le transfère vers sa collègue en lui souhaitant une bonne journée et en s'efforçant de sourire de la manière la plus crédible possible. Il n'y a plus personne dans la file d'attente et plus de mails à trier sur l'adresse de contact générale de la société: l'heure de la première pause.

Elle se lève et se met à rire quand elle se rend compte qu'elle porte toujours le bas de son pyjama. Elle s'est levée un peu tard ce matin et n'a pris que la peine de se maquiller, se coiffer et enfiler un tailleur et une veste, avant de prendre son poste devant le fond bleu (qui permet d'incruster une enseigne RecyClon en arrière-plan), face à son écran. Elle quitte son salon et se dirige vers la cuisine pour se faire un café. Pendant qu'il coule, elle regarde l'enveloppe qu'elle n'a pas encore ouverte posée sur la table. Elle était arrivée à s'en empêcher, comme dans un acte de résistance vis-à-vis de ses sentiments. Pour l'instant, son contenu est un peu comme le chat de Schroedinger: ni bon, ni mauvais. Mais il fallait bien qu'elle la lise, à un moment ou à un autre. Que pouvait-elle lui annoncer? S'il avait voulu la voir, il lui aurait envoyé un message. S'il avait quitté sa femme, il aurait voulu la voir... Elle se persuade alors que c'est forcément une mauvaise nouvelle et qu'elle préfère avoir mal une bonne fois que de vivre dans le doute avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Au pire, ça l'aiderait à faire le deuil de cette relation destructrice, une bonne fois pour toutes. Elle la saisit du bout des doigts, la tourne et la retourne entre ses mains en hésitant puis la déchire subitement. Elle déplie le papier fébrilement en gardant, contre sa volonté, l'espoir de se tromper.

Ma Lily-Rose (elle détestait de plus en plus ce surnom: tout d'abord, elle n'est pas - ou plus - à lui et ensuite elle trouve ça faussement mielleux), je suis désolé de t'avoir laissé languir tout ce temps. J'avais besoin d'un peu de recul, de peser le pour et le contre, de me retrouver. J'ai l'impression d'être l'homme le plus cruel de la Terre et je ne veux pas te faire souffrir. Mais je ne peux pas te laisser dans l'expectative comme je le fais... je crois que je ne suis pas celui que tu recherches, dont tu as besoin. Je ne pourrai pas t'apporter ce que tu désires. Je ne suis qu'un lâche...

Elle en a assez lu et chiffonne sa lettre avec rage. Elle sent les larmes monter mais les ravale aussitôt: elle avait bien assez pleuré pour cet enfoiré. Cette fois, elle ne reviendra plus en arrière, elle ne l'attendra plus, elle ne lui pardonnera plus... Elle est encore en train de s'auto-convaincre quand elle se rend compte qu'il y a un appel en attente. Lily court vers son salon en oubliant son café et jette la boule de papier vers le feu ouvert virtuel tout en s'asseyant. Elle rebondit contre l'écran et roule encore quand elle décroche, s'efforçant de sourire de plus belle.

"Lily-Rose, Recy...", elle éclate d'un rire nerveux en se rendant compte de son lapsus. "Excusez-moi! Lily Anden, RecyClon, Bonjour! Que puis-je faire pour vous?". Après tout, elle n'en a rien à foutre. L'indifférence finira par prendre la place de la colère.