Chris est réveillé. Il se lève péniblement malgré le mal de tête qui le fait grimacer et lui laisse la bouche sèche. Il se traîne jusqu'à la cuisine où il tombe face à la bouteille de whisky qu'il a vidée la veille et qui le dégoûte, ce matin. Il l'éloigne aussitôt de son regard en la plaçant dans le bac de tri avant de s'attaquer au petit-déjeuner: il a l'estomac en vrac mais il sait que ce sera pire s'il ne mange pas. Des œufs, du bacon, des haricots et du pain. Il prépare un plateau avec deux assiettes, du café et du jus d'orange et va manger près de Luna, assis sur le bord du lit, face à la télévision. L'émission de ce matin traite un sujet qui se veut engageant: « Nos pensées et notre philosophie sont-elles influencées par notre emploi et notre esprit corporate ? ». Il ne décroche pas un mot mais pense très fort qu'il n'a pas vraiment l'esprit à aller travailler aujourd'hui. Et pourtant, il sait que ça fait partie des choses qui l'empêchent de penser et qui lui font donc du bien. "Tu n'as pas l'air en forme", murmure Luna. Il lui sourit tendrement en se demandant ce qu'il pourrait bien lui répondre: elle n'était pas "en forme" non plus, depuis un bon moment et pour de meilleures raisons. Il s'en veut un peu d'avoir craqué, la veille et se dit qu'il en subira les conséquences aujourd'hui. Un juste retour de karma, il faut payer pour ses écarts. "Rien de grave, chérie", finit-il par lâcher en même temps que de déposer un baiser sur son front.
Il entend la porte d'entrée coulisser doucement et emporte le plateau pour le déposer dans l'évier de la cuisine: il va être temps qu'il file s'il ne veut pas être en retard. Il salue l'infirmière qui s'occupera de Luna aujourd'hui et s'excuse pour le désordre avant de descendre. Il fait froid, encore, ce matin et la fatigue n'arrange rien. Il parcourt les quelques centaines de mètres qui le sépare de l'arrêt de métro mécaniquement, perdu dans ses pensées. Il sait que la journée sera longue. Sur place, il constate sur le panneau lumineux que son métro va arriver dans moins d'une minute. Il regarde alors dans le vide, face à lui et voit le banc sur lequel il était assis hier. Il repense alors à ce qu'il a ressenti et ses jambes le soutiennent à peine. Il sait qu'il doit chasser cette idée mais elle persiste fixement dans son esprit. En montant dans la rame, malgré les sièges libres, il choisit de rester debout pour pouvoir regarder le banc jusqu'à ce qu'il passe le coin de la rue.
"Son" coin est hors de vue depuis plusieurs minutes quand il finit par s'asseoir. Il se voit déjà franchir les portes, pointer, enfiler ses vêtements de travail et commencer à surveiller sa ligne. Il sent qu'il va devoir lutter pour rester concentré et s'en veut un peu plus d'avoir bu. Il avait choisi la facilité. Peut-être devrait-il se mettre au sport pour évacuer ses pensées? Il est loin d'être un grand sportif mais il préfère encore cette option à la méditation ou aux thérapies de groupe. Il est encore en train d'hésiter quand il s'aperçoit que la plupart des passagers s’apprêtent à descendre: il est probablement arrivé. Il suit la foule jusqu'à l'entrée en regardant ses pieds. Il ne lève les yeux qu'au moment de passer sous le panneau qui indique un nouveau message chaque jour.
"RecyClon - Soyez fiers et souriez: vous travaillez pour le bien de la planète !"