[ Projet K ] Note pré-exploratoire

Karhta est un corps céleste rocheux orbitant de très près autour d’une naine rouge, une espèce de petit soleil mauve et orangé, Purpesu. Vu la courte distance de l'orbite, cette étoile naine brûle la terre sur une grande surface de la planète mais de larges étendues verdoient autour des pôles. La vie végétale y est donc présente et la vie animale est sans doute possible.

Cependant, le téléscope embarqué à bord du SH-724, un nanosatellite à voile propulsé par laser, n’a pu confirmer de manière formelle qu’une forme de vie existait déjà lors de la mission Proxima7. Les conditions d’observation étaient mauvaises mais ont tout de même laissé percevoir certains mouvements d’ombre qui permettent d’envisager cette hypothèse. Il est néanmoins également possible que des vents violents charrient des éléments inanimés, provoquant ces mouvements d’ombre.



D’autre part, les variations de lumière nous autorisent à affirmer que la planète est bien dotée d’une atmosphère principalement composée d’oxygène et que la température aux pôles est pratiquement constante. Elle se situe aux alentours de 28°C. La formation de nuages et de précipitations ont aussi été constatées, ne laissant pas la place au doute: il y a de l’eau sur Karhta.

Il s’agit certainement du projet de colonie le plus plausible de par les assurances que nous avons concernant la viabilité sur cette planète et par la relative proximité de Karhta par rapport à notre système solaire. Cependant, nous n'avons pas pu collecter plus de données avant de perdre le contact.

Point de rupture

Chris est parti pour laisser s'échapper sa colère, pour que cette boule se dégonfle, un peu, au fond de lui. Pour que la douleur devienne respirable. Il est sorti mais il ne peut aller bien loin: il a à peine franchi quelques dizaines de mètres que ses jambes ne le portent plus. Il s'effondre alors sur un banc, froid et dur, face au lac. Il réalise alors qu'il a bien fait d'enfiler sa veste, même si son geste était machinal: l'hiver arrive et il fait de plus en plus frais.



Une formidable pulsion lui hurle de fuir, loin de tout ça. Mais il n'y cèdera pas, sa place est ici, à ses côtés. C'est son devoir et il se l'était promis intérieurement le jour où il avait rencontré Luna pour la première fois. Même s'il ne pouvait décemment pas s'attendre à ça... Il a toujours été de nature optimiste. Non, décidément, il ne pouvait pas le prévoir, pas l'imaginer, pas même le concevoir. Pourtant, il était désormais confronté à cette pénible réalité.

Il se rappelle à chaque seconde le moment où il l'a appris. Le moment où ils l'ont appris, en fait, car elle n'était pas plus au courant que lui.

La femme qu'il a aimé au premier regard était tombée enceinte, pour les combler encore un peu plus de bonheur. Un petit gars, une future princesse? Ils étaient dans le cabinet de leur médecin qui allait leur annoncer, d'un instant à l'autre. Cela faisait un moment qu'il en était sorti d'ailleurs, que faisait-il? Quand il revient s'asseoir à son bureau, il avait le regard embué... Il a regardé Chris, très sérieux, sans dire un mot. Puis, il a posé les yeux sur Luna, esquissé un sourire tout en laissant couler une larme.

- Je ne sais pas comment vous le dire, mes enfants... Et pourtant, j'en ai vu de toutes les couleurs au cours de ma carrière !

Luna serra la main de Chris qui se voulut rassurant, même si l'angoisse le prenait, lui aussi. Qu'allait-il leur dire? Le cœur du bébé ne battait plus? Il allait souffrir d'un handicap? Quoi d'autre, quoi de pire?

- Dites-nous, s'il vous plaît. Cette attente est insoutenable, lâcha Chris.

Il pensait s'attendre à tout, mais il n'avait pas imaginé ça: Le docteur ne détourna pas son regard des yeux de Luna.

- Ma petite, j'ai remarqué dans ta prise de sang que ton taux de globules blancs était anormalement bas. C'est pour ça que je t'ai demandé de revenir faire un test...

Il soupira, marqua une pause et puis reprit, brutalement: "Tu as un cancer, Luna."

Les souvenirs des moments qui ont suivis sont beaucoup plus flous dans la tête de Chris.

Il en a de bonnes !

Il est plus de deux heures du matin quand Matt regarde l'heure, dans le coin inférieur droit de l'écran de son ordinateur qui clignote comme un sapin de noël. Des fenêtres de conversations, un pop-up incitant à visiter un site porno et un téléchargement terminé. Il s'étire, passe la main dans ses cheveux et baille un peu. Dire que demain il faut se lever tôt! "Et pourtant, je ne saurais pas dormir maintenant" se dit-il. Il se tourne vers le deuxième écran où est diffusé un replay de "Tillis it!", l'émission populaire d'Anna Tillis. Le sujet du jour: "l'esprit corporate, le secret du bonheur au travail". Trop drôle! Comme si cela pouvait suffire...

Cependant, la flamme de la curiosité brûle dans son ventre, même s'il ne comprend pas tout ce qu'il a sous les yeux. Il ne sait même pas d'où cela provient. Coupures de presse, notes griffonnées, extraits de rapports de l'ex-NASA, schémas techniques, prévisions de l'OMS... un monceau de documents divers n'ayant apparemment aucun lien entre eux, mis à part leur sujet: l'exploration et la colonisation de l'espace, la surpollution ou la surpopulation mondiale. Cela fait des heures qu'il patauge là-dedans sans arriver à saisir le sens de cette centralisation d'informations. Le Président avait simplement dit: "Je voudrais que vous jetiez un coup d’œil à cela, nous en discuterons demain matin avant mon départ". Il en a de bonnes! Matt sent la colère monter en lui. Il sait qu'il aura une tête de déterré quand il sera face à ce bureau gigantesque  et commence à compter les heures qu'il lui reste à dormir. Maintenant ou dans une heure, ça ne change plus grand chose. Il n'arrive pas à se détacher de cette paperasse qui le laisse rêveur.

Son âme d'enfant refait surface: il se voit à 13 ans, dans sa chambre à coucher. La fenêtre est entrouverte pour laisser passer la lunette du télescope, pointé juste sous la voie lactée. Cette nuit-là, une pluie d'étoiles filantes était attendue et il commençait à se demander s'il en verrait une seule. La nuit était bien avancée et il avait école le lendemain. Son cœur avait tremblé quand il avait entendu sa mère descendre l'escalier mais elle était bien vite remontée, après un bref passage aux toilettes. Et le spectacle avait pu commencé...

Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau! Enfin, ce n'était pas tout à fait vrai. Il avait été fasciné par les images des télescopes géants depuis sa plus tendre enfance mais c'était la première fois qu'il était le témoin direct d'un tel régal pour les yeux. Il avait préparé une liste de vœux mais il n'osait pas allumer la lumière et il ferma les yeux un instant, afin de se remémorer ce qu'il voulait souhaiter.

"Je voudrais que Sarah Wigman tombe amoureuse de moi". Il se rappelle de son premier vœu et de cette jolie brune de la classe de Madame Philips aux formes naissantes, sans savoir ce qu'elle est devenue. Les autres restaient loin dans le passé...

Matt pousse un long soupir et commence à ressentir les effets de la fatigue. Il s'endormira peut-être plus tôt que prévu, finalement. "Quand le train du sommeil passe, il ne faut pas le rater!", se répète-t-il. Il rassemble les éléments du dossier et les range un à un en se disant que demain, il devrait peut-être les trier chronologiquement, par thèmes. Peut-être que savoir d'où on vient lui permettra de deviner vers quoi on va. Il ne prend pas la peine de répondre aux messages et coupe son ordinateur avant d'être entrainé dans des dialogues d'oiseaux de nuit qui n'en finissent pas. Son pyjama est bien vite enfilé et il n'attend pas pour se glisser sous les plumes.

"Je ne vais peut-être pas dormir longtemps mais au moins ce sera intense!" murmure-t-il en savourant le contact avec son oreiller.

Bonsoir, Lily

Lily sort de la douche, le soleil est déjà couché. Elle se cache dans sa serviette: elle n'aime pas trop dévoiler son corps à ces femmes presqu'inconnues. Mais ce qu'elle déteste encore plus, c'est transpirer en étant assise sur le siège de sa voiture: ça laisse des traces de sel qui sont difficiles à effacer et elle tient à ce qu'elle reste comme neuve. Elle rallume son téléphone qu'elle avait coupé comme pour s'en détacher: rien. Elle est allée à la salle de sport pour se vider la tête, ne penser à rien, être dans sa bulle et elle en avait bien besoin aujourd'hui. Elle en a marre d'attendre des choses qui n'arrivent jamais. Elle se sent seule mais elle ne va pas se rendre malheureuse, encore moins pour un connard mythomane!

Elle entend la pluie battre dehors et ne prend donc pas la peine de se sécher les cheveux. Elle plisse les yeux car la lumière criarde se reflète sur les carreaux de faïence et enfile ses vêtements, pratiquement à l'aveuglette. Un coup d’œil discret dans le miroir, comme pour y voir le fruit de ses efforts du jour: elle ne voit pas la différence mais elle n'a pas à rougir de son corps. Elle fourre ses affaires dans son sac et met ses lunettes en sortant du vestiaire avant de courir jusqu'à sa voiture. Elle roule machinalement et ses pensées retournent encore et toujours vers ce sale type. On est le 15 février, il est soi-disant amoureux et aucune nouvelle depuis près d'une semaine! Super, la Saint-Valentin. Ça suffit! Elle monte la volume de la radio et se force à chantonner, elle essaie de se convaincre qu'elle est aussi heureuse sans lui. Mais on ne peut se tromper soi-même...

Ce trou du cul lui avait promis de quitter sa femme, qu'il prétendait ne pas aimer. Ou en tout cas, ne plus aimer. Mais avec qui avait-il passé la soirée de la veille, alors? Ses collègues, peut-être? Foutaises! "...ou alors dans un club de strip-tease", sourit-elle amèrement. La colère se mêle à la tristesse quand elle se remémore ces instants magiques, dans ses bras, contre sa peau. Elle s'en veut de l'aimer encore, malgré tout.

Elle se gare dans l'allée de gravier, coupe le contact et pleure doucement. Elle essuie ses lunettes, emplies de buée. Elle soupire, prend son courage à deux mains et c'est parti: elle saisit ses clefs, sort de la voiture, attrape son sac dans le coffre et se dépêche d'aller se réfugier sous le petit porche qui surplombe sa porte d'entrée en évitant les gouttes. Tandis qu'elle secoue ses cheveux, elle remarque qu'une enveloppe est posée à ses pieds. Ça vient de lui, aucun doute. De fausses excuses? Probablement. Elle refusait de croire que c'étaient enfin les mots qu'elle attendait. L'espérer serait encore pire, même si elle avait du mal à s'en empêcher. Elle avait été déçue trop souvent par lui, elle avait déjà trop souffert. Du bout de l'index, elle introduit le code et presse son pouce sur le boîtier afin qu'il prenne son empreinte. Son premier réflexe est d'allumer le chauffage et l'écran qui font l'effet d'un feu ouvert. Elle pose l'enveloppe sur la table et monte à l'étage pour trier le contenu de son sac. La serviette se retrouve sur le séchoir, le reste file directement dans la machine à laver.

Poetry

Karhta, mon 7e ciel.
Je ne te connais pas,

Mais je te trouve belle.
Ici, m'ont guidé mes pas.
Cette lumière particulière,
Cette nature bientôt familière.
Tes couleurs envoûtantes,
Tes odeurs enivrantes.
J'ai espéré que tu me fasses oublier
Ce que j'ai aimé, ce que j'ai laissé.
Je voulais m'en aller, pas mourir.
C'est ici que j'ai voulu venir.
Je remets mon sort entre tes mains,
Je te laisse guider mon destin.

Avaler sa douleur

Le vent a fini par percer sa veste et Chris est gelé jusqu'aux os. Il sent les larmes poindre au coin de ses yeux mais cela fait bien longtemps qu'elles ne coulent plus. Par contre, cette boule dans le fond de sa gorge, qui lui laisse parfois un peu de répit, est tellement gonflée qu'il peine à avaler sa salive et sa douleur. Comme les morceaux d'un rêve brisé. Un rêve pourtant si simple... c'est injuste, tout le monde en convient autour de Luna et lui. Luna! Il n'aurait pas dû la laisser seule aussi longtemps: cela fait plus d'un quart d'heure.

Il se lève et étire ses membres raidis en contemplant les lueurs roses et mauves que provoque le soleil qui se couche doucement sur l'Hufkins, la rivière qui traverse Lewtopan d'Ouest en Est. Il n'est même plus capable d'apprécier ces petits moments qu'il chérissait tant. Il est pourtant rare de pouvoir se retrouver seul et se ressourcer au bord de l'eau, dans un espace vert où chaque mètre carré est envahi dès que le soleil darde ses rayons. Il fait trop froid et tout le monde rentre chez soi, est en train de commander à manger ou de se distraire.

Il est tellement dans ses pensées qu'il n'a pas eu conscience d'avoir déjà fait le chemin jusqu'à la résidence. Il inspire puis expire profondément, enterre ses idées noires bien au fond de lui et place son index sur le digit-code. La porte coulisse silencieusement et il entre sans bruit, dans cet appartement dont l'atmosphère feutrée l'oppresse déjà. Il enlève sa veste et ses chaussures qu'il laisse dans le placard de l'entrée et laisse ses pas le guider sur la moquette du couloir, parmi les dessins de Luna. Ils expriment tellement de joie de vivre, d'espoir... un tel contraste avec ce qu'il ressent.

Il jette un coup d’œil discret dans la chambre pour s'assurer que tout va bien. Il n'a pas envie de lui parler, il a encore besoin de quelques instants. Qu'est-ce qui lui arrive? Il a toujours été brave face à ce destin cruel. Peut-être que, justement, quand on se retrouve seul, quand on est plus obligé de sourire et de faire semblant, tout remonte à la surface. Inexorablement, comme des bouts de bois qu'on essaierait de faire couler: on peut les pousser vers le fond mais ils remontent toujours.

Il se tient debout, entre la cuisine et le salon, complètement désœuvré et désemparé. Il n'a pas envie de se distraire, il n'a pas envie de manger et même pas envie de préparer le repas. D'habitude, cuisiner l'aide à se vider la tête mais il a la nette impression de tourner en rond. D'attendre quelque chose, mais quoi?

D'humeur champêtre

George est de bonne humeur, ce matin. Il n’a fait que parler pendant tout le trajet avec Harry, son chauffeur. Il sourit à tous les employés et les salue en passant, en commençant par les trois secrétaires de l’accueil, même s’il ne parvient jamais à retenir leurs prénoms. Il prend son temps même s’il n’a qu’une envie : son premier café. Il sait que s’il arrive trop tôt, il ne sera pas prêt. S’il arrive trop tard, il ne sera plus assez chaud. Il entre dans le bureau après avoir pris des nouvelles du nouveau-né de Peter, l’un des deux gardes présents en permanence devant sa porte. Parfait : le café fume encore. Son ordinateur, dont l’écran est encastré dans la tablette de son bureau, est déjà allumé. Il n’a plus qu’à parcourir les mails importants, le reste est déjà trié : dans la corbeille, transféré à la personne compétente ou provisoirement encodé dans l’agenda. Il prend quelques secondes pour savourer la première gorgée, sentir la chaleur descendre dans sa poitrine. Il regarde autour de lui en s’enfonçant dans le moelleux de son siège qui ne grince pas. Les murs sont parfaitement blancs et lisses, immaculés. Le parquet en chêne massif ne souffre d’aucune rayure et son bureau en métal brossé brille comme s’il était neuf. Il jette un premier coup d’œil sur ses messages qui lui semblent des broutilles. Un rapide aperçu de son agenda… la journée va être longue mais elle ne commencera que dans une heure avec cette réunion en noyau ministériel restreint. Le gros morceau du jour sera sans surprise, probablement : la surpopulation. Cela fait plus de quarante ans qu’on a laissé dormir le problème, il faut désormais y faire face. C’est la plus grande urgence mais on n’a aucune solution crédible. Les gens du peuple ne veulent plus qu’on urbanise ce qui reste de nature et, de toutes manières, cela nous tuerait tous, malgré les usines à oxygène disséminées à travers le pays. L’opposition a bien proposé qu’on stérilise une partie de la population mais qui ? Sur base de quels critères ? Ceux qui ont déjà un enfant, peut-être… ou deux ?

Sa motivation baisse d’un coup mais il ne se laisse pas faire : il se lève et va se poster devant la fenêtre. Il regarde les palmiers, balayés par le vent le long de la digue. Il pourrait rester planté devant ce paysage pendant des heures. Il passe l’index de la main gauche sur l’extérieur de la fenêtre jusqu’à ce petit bouton et… Hop ! C’est désormais un champ de blé qui apparaît sur ce qui n’est en fait qu’un écran. Les autres « fenêtres » de la pièce sont synchronisées et on pourrait vraiment croire que le bureau est en pleine campagne, il ne manque que les meuglements des vaches. Mais George leur préfère les nocturnes de Chopin, de très loin. Il attend Ornella qui ne devrait plus tarder. Il a un rictus : il vient de réaliser qu’en fait, on dirait que c’est elle qui lui donne des ordres. Mais elle sait ce qu’elle fait, en toutes circonstances. Elle ne perd jamais le contrôle. Quand il n’a pas envie d’improviser, il lui suffit de suivre les impératifs de son agenda après avoir répondu aux messages personnels, envoyé les mails qui ont été préparés après les avoir corrigés, appelé ceux qui voulaient absolument l’entendre au téléphone – si toutefois ils étaient dignes qu’il en prenne la peine. Mais il vient se rappeler que Matt devait passer ce matin, entre le passage d’Ornella et le début de cette longue journée. Cela ne donnerait peut-être pas grand’ chose mais il aurait au moins le mérite d’essayer… Et puis, c’est si distrayant, rafraîchissant de voir ce gamin dépenser son énergie de cette manière. Il a retrouvé sa bonne humeur.

C’est le moment que choisit Ornella pour faire son entrée, comme si elle l’avait attendu : « Bonjour George ! On se sent d’humeur champêtre, aujourd’hui ? », sourit-elle faussement.

Lily Anden, RecyClon, Bonjour !

"Lily Anden, RecyClon, Bonjour! Que puis-je faire pour vous?"

Après avoir mis en pause cet appel visio, ce qui a pour effet de mettre l'appelant sur un écran de publicité pour la société de recyclage emblématique de Lewtopan, Lily contacte Marcy au service communication. Elle lui transmet les informations: il s'agit d'un journaliste-bloggeur indépendant très influent qui a entendu parler de la nouvelle ligne "carbone". Il aimerait en savoir plus sur le nombre d'emplois créés et la génération de biomasse qui sera nécessaire pour la déployer. La glorieuse époque des conférences de presse suivies d'un repas est bien révolue: désormais, on laisse filtrer quelques rumeurs dans le personnel et on laisse les journalistes en quête de "scoop" venir le chercher.

Marcy est prête, elle a l'argumentaire sous les yeux. Lily reprend le journaliste en appel visio et le transfère vers sa collègue en lui souhaitant une bonne journée et en s'efforçant de sourire de la manière la plus crédible possible. Il n'y a plus personne dans la file d'attente et plus de mails à trier sur l'adresse de contact générale de la société: l'heure de la première pause.

Elle se lève et se met à rire quand elle se rend compte qu'elle porte toujours le bas de son pyjama. Elle s'est levée un peu tard ce matin et n'a pris que la peine de se maquiller, se coiffer et enfiler un tailleur et une veste, avant de prendre son poste devant le fond bleu (qui permet d'incruster une enseigne RecyClon en arrière-plan), face à son écran. Elle quitte son salon et se dirige vers la cuisine pour se faire un café. Pendant qu'il coule, elle regarde l'enveloppe qu'elle n'a pas encore ouverte posée sur la table. Elle était arrivée à s'en empêcher, comme dans un acte de résistance vis-à-vis de ses sentiments. Pour l'instant, son contenu est un peu comme le chat de Schroedinger: ni bon, ni mauvais. Mais il fallait bien qu'elle la lise, à un moment ou à un autre. Que pouvait-elle lui annoncer? S'il avait voulu la voir, il lui aurait envoyé un message. S'il avait quitté sa femme, il aurait voulu la voir... Elle se persuade alors que c'est forcément une mauvaise nouvelle et qu'elle préfère avoir mal une bonne fois que de vivre dans le doute avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Au pire, ça l'aiderait à faire le deuil de cette relation destructrice, une bonne fois pour toutes. Elle la saisit du bout des doigts, la tourne et la retourne entre ses mains en hésitant puis la déchire subitement. Elle déplie le papier fébrilement en gardant, contre sa volonté, l'espoir de se tromper.

Ma Lily-Rose (elle détestait de plus en plus ce surnom: tout d'abord, elle n'est pas - ou plus - à lui et ensuite elle trouve ça faussement mielleux), je suis désolé de t'avoir laissé languir tout ce temps. J'avais besoin d'un peu de recul, de peser le pour et le contre, de me retrouver. J'ai l'impression d'être l'homme le plus cruel de la Terre et je ne veux pas te faire souffrir. Mais je ne peux pas te laisser dans l'expectative comme je le fais... je crois que je ne suis pas celui que tu recherches, dont tu as besoin. Je ne pourrai pas t'apporter ce que tu désires. Je ne suis qu'un lâche...

Elle en a assez lu et chiffonne sa lettre avec rage. Elle sent les larmes monter mais les ravale aussitôt: elle avait bien assez pleuré pour cet enfoiré. Cette fois, elle ne reviendra plus en arrière, elle ne l'attendra plus, elle ne lui pardonnera plus... Elle est encore en train de s'auto-convaincre quand elle se rend compte qu'il y a un appel en attente. Lily court vers son salon en oubliant son café et jette la boule de papier vers le feu ouvert virtuel tout en s'asseyant. Elle rebondit contre l'écran et roule encore quand elle décroche, s'efforçant de sourire de plus belle.

"Lily-Rose, Recy...", elle éclate d'un rire nerveux en se rendant compte de son lapsus. "Excusez-moi! Lily Anden, RecyClon, Bonjour! Que puis-je faire pour vous?". Après tout, elle n'en a rien à foutre. L'indifférence finira par prendre la place de la colère.

Face à face

Matt est face au Président qui est assis à son bureau. Ornella finit de prendre ses instructions pour la journée, ce qui lui laisse le temps de se remémorer quelques bribes de cet étrange dossier : des documents scientifiques difficilement compréhensibles, des photos, … même un poème ! Cela n’a pas de sens, ou en tout cas il ne le voit pas. Pas de quoi stresser après tout : il improvisera. Ornella le salue d’un clin d’œil en sortant de la pièce.

- Matt ! Bien dormi ?
- Bien, merci… et vous ?
- Comme un loir ! Tu as jeté un coup d’œil au dossier ?

Il se lève pour se servir un deuxième café. Matt ne répond pas tout de suite, le Président se retourne vers lui en buvant une gorgée. Il fait la grimace.

- Brûlant ! Mais c’est comme ça que je l’aime. Alors ?
- Oui, je l’ai parcouru.
- Tu as tout compris ? ironise-t-il.
- Euh…
- Je te fais marcher !
- J’ai compris qu’il s’agissait d’un projet à propos d’une autre planète. Karhta ?
- C’est ça ! Un projet de colonisation.
- Et pourquoi a-t-il été mis au placard ?
- Il n’a pas été mis au placard !

Cette fois, Matt est vraiment perdu. Pas facile d’improviser : le Président a toujours une longueur d’avance sur lui. Il remet ses idées en place.

- Comment ça ? On a colonisé une planète ?
- Peut-être… en fait, on ne sait pas !

Matt est fatigué de ce petit jeu. Il décide de ne plus répondre, d'attendre et se contente de se racler la gorge.

- Tu n’es pas curieux ?
- Si… c’est vraiment nécessaire de jouer aux devinettes ?
- Tu as raison ! En fait, ce projet a vu le jour il y a plus de 40 ans.
- Quarante ans ? Mais… on n’en était pas encore à la propulsion par laser ? Et la technologie de télécommunication UV ?
- Si ! Justement… La navette est partie, on a pu la suivre tout au long de son trajet de près de 20 ans, elle a bien atterri…
- Mais ? Il y a bien un « mais », hein ?
- …mais on a perdu la communication au bout de trois jours. On ne sait pas ce qu’ils sont devenus !

Matt commence à comprendre. Si le projet devait paraître utopique à cette époque, il est certainement moins irréaliste, désormais. Que sont devenus ces gens ? Ils sont probablement morts, depuis le temps… Ça pourrait être une bonne solution au problème de surpopulation ? Peut-être… Mais comment va réagir l’opposition ? Les ONG ? La population ? La proposition a le mérite d’être originale, le projet promet d’être passionnant… mais fatigant. Il pourrait être mieux accueilli que l’idée de stérilisation d’une partie de la population mais rien n’est moins sûr. De toutes manières, quoiqu’on fasse, on est toujours critiqué. Cette vérité prend tout son sens quand on est Président… ou quand on travaille pour lui.

- Matt ?
- Oui, oui. Je réfléchissais…
- Qu’est-ce que tu en penses ?
- L’idée est sympa. Mais ça va être compliqué…
- Tu te sens de taille ?

Nooon. Pas possible. Ce serait « ça », son premier vrai dossier ? Comment il va pouvoir gérer ça ? Il va devoir faire ça tout seul ou il aura une équipe ? Ça représente quoi, comme boulot ? Plus que ce qu’il faisait jusqu’à présent, en tout cas… Il n’était pas si mal, jusque-là. Presque peinard. Les questions se bousculent dans sa tête. Putain. Putain. Putain. Il est au summum de l’excitation et de la trouille en même temps.

- Pu… naise ! Je n’en sais rien. Mais j’imagine qu’il n’y a qu’une manière de le savoir ? Le Président sourit et Matt se dit qu’il doit aimer son naturel, son enthousiasme, son innocence, sa motivation.

L'exoplanète la plus proche existe bien

L'observatoire européen austral a confirmé la découverte d'une planète orbitant dans la zone habitable de son étoile à seulement 4,24 années lumière de nous. Un record!

L'information avait fuité dans le journal allemand Der Spiegel. Elle vient d'être confirmée de manière officielle par l'Observatoire Européen Austral : une nouvelle exoplanète a bien été découverte autour de Purpesu, une des étoiles les plus proches de notre système solaire dans la galaxie de Proxima du Centaure. Une découverte fascinante à plus d'un titre. Tout d'abord parce que "Karhta" serait une planète rocheuse (comme la Terre), et de taille comparable à notre monde (1,3 fois la masse terrestre). Mais surtout, cette exoplanète orbite autour de son étoile dans la zone potentiellement habitable. C'est à dire qu'elle reçoit assez d'énergie pour que l'eau, si sa surface en abrite, puisse demeurer à l'état liquide. Un élément indispensable (mais pas suffisant) pour espérer y trouver une forme de vie telle que nous la connaissons

Karhta n'est pas la première planète du genre. On dénombre pour le moment pas moins de 42 planètes lointaines qui, du fait de leur structure et de leur orbite, sont autant de candidates potentielles susceptibles d'accueillir de l'eau liquide. Mais ce qui est exceptionnel, c'est que "jamais une exoplanète n'avait été découverte aussi près de nous" se sont enthousiasmés les auteurs de cette découverte durant une conférence téléphonique. Et pour cause, le système solaire dans lequel se trouve Karhta n'est qu'à 4,24 années lumières de nous. Soit un quart de la distance à laquelle on avait observé jusqu'à présent l'exoplanète "potentiellement habitable" la plus proche de nous (Wolf 1061 c qui se trouve à 14 années lumières). "C'est un rêve pour les astronomes" se sont exclamés les membres de l'équipe, enthousiastes du fait d'avoir un si beau sujet d'étude pratiquement sous le nez.

La découverte de cette planète a été possible grâce à l'analyse de mesures Doppler conduites avant 2016 par deux instruments : le "chercheur de planètes" "HARPS" , et le spectrographe "UVES", tous deux basés au Chili. Les mesures Doppler permettent de repérer les micro-changements dans la position d'une étoile, consécutifs à la force de gravitation qu'exerce sur elle une planète gravitant autour. Et ce, malgré le fait que l'étoile soit des centaines de fois plus grosse que la planète.
Subsiste la question de l'atmosphère car, sans elle, la température à la surface devrait se situer entre -30 et -50°C... un tantinet frisquet! 

Soyez fiers et souriez: vous travaillez pour le bien de la planète !

Chris est réveillé. Il se lève péniblement malgré le mal de tête qui le fait grimacer et lui laisse la bouche sèche. Il se traîne jusqu'à la cuisine où il tombe face à la bouteille de whisky qu'il a vidée la veille et qui le dégoûte, ce matin. Il l'éloigne aussitôt de son regard en la plaçant dans le bac de tri avant de s'attaquer au petit-déjeuner: il a l'estomac en vrac mais il sait que ce sera pire s'il ne mange pas. Des œufs, du bacon, des haricots et du pain. Il prépare un plateau avec deux assiettes, du café et du jus d'orange et va manger près de Luna, assis sur le bord du lit, face à la télévision. L'émission de ce matin traite un sujet qui se veut engageant: « Nos pensées et notre philosophie sont-elles influencées par notre emploi et notre esprit corporate ? ». Il ne décroche pas un mot mais pense très fort qu'il n'a pas vraiment l'esprit à aller travailler aujourd'hui. Et pourtant, il sait que ça fait partie des choses qui l'empêchent de penser et qui lui font donc du bien. "Tu n'as pas l'air en forme", murmure Luna. Il lui sourit tendrement en se demandant ce qu'il pourrait bien lui répondre: elle n'était pas "en forme" non plus, depuis un bon moment et pour de meilleures raisons. Il s'en veut un peu d'avoir craqué, la veille et se dit qu'il en subira les conséquences aujourd'hui. Un juste retour de karma, il faut payer pour ses écarts. "Rien de grave, chérie", finit-il par lâcher en même temps que de déposer un baiser sur son front.

Il entend la porte d'entrée coulisser doucement et emporte le plateau pour le déposer dans l'évier de la cuisine: il va être temps qu'il file s'il ne veut pas être en retard. Il salue l'infirmière qui s'occupera de Luna aujourd'hui et s'excuse pour le désordre avant de descendre. Il fait froid, encore, ce matin et la fatigue n'arrange rien. Il parcourt les quelques centaines de mètres qui le sépare de l'arrêt de métro mécaniquement, perdu dans ses pensées. Il sait que la journée sera longue. Sur place, il constate sur le panneau lumineux que son métro va arriver dans moins d'une minute. Il regarde alors dans le vide, face à lui et voit le banc sur lequel il était assis hier. Il repense alors à ce qu'il a ressenti et ses jambes le soutiennent à peine. Il sait qu'il doit chasser cette idée mais elle persiste fixement dans son esprit. En montant dans la rame, malgré les sièges libres, il choisit de rester debout pour pouvoir regarder le banc jusqu'à ce qu'il passe le coin de la rue. 

"Son" coin est hors de vue depuis plusieurs minutes quand il finit par s'asseoir. Il se voit déjà franchir les portes, pointer, enfiler ses vêtements de travail et commencer à surveiller sa ligne. Il sent qu'il va devoir lutter pour rester concentré et s'en veut un peu plus d'avoir bu. Il avait choisi la facilité. Peut-être devrait-il se mettre au sport pour évacuer ses pensées? Il est loin d'être un grand sportif mais il préfère encore cette option à la méditation ou aux thérapies de groupe. Il est encore en train d'hésiter quand il s'aperçoit que la plupart des passagers s’apprêtent à descendre: il est probablement arrivé. Il suit la foule jusqu'à l'entrée en regardant ses pieds. Il ne lève les yeux qu'au moment de passer sous le panneau qui indique un nouveau message chaque jour.

"RecyClon - Soyez fiers et souriez: vous travaillez pour le bien de la planète !"

Un espoir fou?

Matt est assis devant son bureau avec cette masse de documents devant lui. Il comprend mieux de quoi il s'agit, à présent: le dossier de la mission partie en 2046 pour coloniser cette fameuse exoplanète. Mais quel fatras... Pff! Comment démêler tout ça? Qui pourra l'aider à remonter un tel projet? Il faut bien se l'avouer, ce n'est pas parce qu'il a observé les astres dans sa jeunesse qu'il est un spécialiste de la conquête spatiale... Loin de là! Il pense aussi à tout ce que cela implique, ne serait-ce qu'en termes de démarches et d'autorisations. Il va falloir réaliser un dossier de faisabilité, budgétiser, calculer l'impact écologique, faire une note au Président, la faire passer devant le gouvernement, puis le parlement... et il y aura de l'opposition populaire qu'il faudra dompter, aussi. C'est un peu un cadeau empoisonné, ce dossier... mais d'un autre côté, cela devrait lui permettre de sortir de l'ombre confortable dans laquelle il se trouve et surtout de prouver sa valeur une fois pour toutes. Il est même flatté que le Président lui fasse confiance à ce point alors qu'il a un tas de collaborateurs très qualifiés autour de lui.

Les minutes défilent et il ne sait pas quelle direction il doit prendre, ni même par quoi commencer. Il continue de feuilleter ce qu'il a sous les yeux, tout en pensant à toutes ces questions qui trottent dans sa tête...  "Tous ces gens doivent être morts" se dit-il en lisant une liste de scientifiques qui ont mené les études de viabilité sur Karhta. "Celui-là est né en 1982... il aurait 105 ans!"

Son regard se porte à présent sur la colonne des années de naissance et s'arrête subitement. L'un d'entre eux serait né en 2026, il aurait "à peine" 61 ans, ce qui est l'âge moyen de l'équipe mise en place à l'époque. Gary Wing. Peut-être était-il toujours en forme? De plus, ce nom ne lui était pas inconnu. Il lance une recherche via son bot-assistant à commande vocale et le résultat met moins d'une seconde à s'afficher sur son écran. Un CV impressionnant! Master en Physique et en Biologie obtenus simultanément à l'âge de 11 ans, professeur à l'Université de Lewtopan depuis près de 40 ans, il a participé aux recherches aboutissant au système de propulsion photonique qui permet théoriquement de se déplacer à la vitesse de la lumière... Par contre, il est aussi connu pour avoir pulvérisé son chien en voulant tester l'aspect pratique de la chose.

"Mais oui! C'est ce type qui est passé dans l'émission d'Anna Tillis il y a quelques jours", il avait prétendu avoir résolu le problème de stabilité des corps sur la distance mais ne parvenait pas à convaincre ses interlocuteurs. Il a voulu le prouver en faisant la démonstration en direct mais... visiblement, il y avait encore un problème de réglage! Le panel de scientifiques qui contestaient ses résultats théoriques n'ont pas été surpris de voir son prototype exploser et l'ont tourné en ridicule. La vidéo a fait le tour du monde en quelques heures et les associations de défense des animaux lui ont intenté un procès qui en est toujours à l'instruction.

Néanmoins, c'était à peu près son seul espoir d'en apprendre un peu plus...